Le Chef de Bureau qui n’avait plus de bureau… |
Christopher Dickey, le Chef du Bureau parisien du magazine américain Newsweek, n’a plus de bureau ! Celui-ci a fermé ; après des décennies d’existence durant lesquelles les équipes se sont réduites comme une peau de chagrin. En cause : une France qui a cessé de passionner l’Amérique et un Internet (le fameux, encore lui) qui a bouleversé les habitudes des lecteurs et le « business model » de la presse écrite.
Rassurons-nous, les choses auraient pu être bien pire pour Chris (notre Chef de Bureau sans bureau), Tracy qui couvrait les « infos géné », et Ginny qui gérait le bureau, réalisait les reportages et faisait le lien avec les photographes. Un an de préavis, c’était inespéré… si l’on compare au triste sort des correspondants parisiens d’une publication concurrente qui, selon les rumeurs, ont appris la fermeture de leur bureau en lisant leur magazine !
Mais Chris, même délesté de son bureau, n’en perd pas le Nord (ou plutôt le Middle East)… ni la plume ! Véritable machine à écrire (option délais hyper serrés intégrée), il n’est pas du genre à se laisser abattre. Avec ou sans bureau, il travaille et ne cesse de changer de casquette. De « correspondant spécialisé dans les P » (Paris, Panama et le golfe Persique) comme il le disait lui même avec malice, il n’hésita pas à devenir « Middle East Editor » de Newsweek. Toujours dans un avion. Toujours en quête d’un « scoop ». Toujours en train d’écrire : un article, un roman ou ses mémoires. Chris est le digne fils de James Dickey, un écrivain rendu célèbre quand son roman « Delivrance » fut porté à l’écran et obtint le titre de « Poet Laureat » des Etats-Unis (un titre qui n’existe même pas en France soit dit en passant).
Mais où joindre le célèbre Chef de Bureau sans bureau ? Facile ! Vous avec le choix : email ? Facebook ? Site officiel ? Blog perso ? En réalité, Chris n’a jamais été aussi joignable qu’à présent !
Alors à quoi servait donc le bureau parisien de Newsweek ? Ahh… je suis obligée de trahir mon lien affectif avec ce lieu. C’est dans ce bureau que j’ai fait un stage de journalisme à la sortie de l’université dans les années 80 (ça ne me rajeunit pas, je sais). C’est dans ce bureau encore que j’ai travaillé quelques années plus tard en tant que pigiste avant de décider que la précarité de ce métier passionnant n’était définitivement pas pour moi.
Véritable institution, ce bureau servait d’école et de refuge à un nombre incalculable de personnes. Parmi les « réfugiés », il y avait Larry, qui avait fuit le chômage de son Irlande natale. Il y avait également Elena, refugiée politique roumaine avant la chute du rideau de fer. Avec Larry, Elena partageait le poste de « telexiste » à une époque où le personal computer n’existait pas et les « papiers » (écrits par les journalistes sur des machines à écrire hurlantes) devaient être retapés pour être transmis électroniquement au siège du magazine à New-York. Je pense enfin à Jean Pasqualini, génial sino-corse qui a passé 7 ans dans les camps de travail en Chine avant d’être confié à la France de de Gaulle pour symboliser le dégel entre les deux pays. Jean répondait au téléphone et faisait de la recherche documentaire pour les journalistes, tout en écrivant un best-seller sur son passé sous le titre « Prisonnier de Mao », mais ceci est une toute autre histoire…
Revenons à nos correspondants étrangers. S’ils sont plus autonomes et plus libres grâce aux nouveaux moyens de communication, je ne peux m’empêcher de me demander comment les correspondants de demain apprendront désormais le Métier : en occupant un coin de l’appartement de Chris Dickey ? En le « followant » sur Twitter et ponctuant leurs conversations virtuelles de « DM » en quête de conseils ? Et comment feront les refugiés, notamment intellectuels, pour trouver un endroit au chaud où vivre leur exil avec le soutien et la complicité des journalistes, eux aussi expatriés ?
Le bureau de Newsweek était certes un cocon cher payé si l’on se fie aux excessifs loyers parisiens et aux maigres recettes publicitaires de la presse écrite. Mais la communauté online peut-elle réellement s’avérer aussi accueillante et conviviale que celle du (de mon!) bureau parisien de Newsweek ? Comme disait Hamlet, That is the question.





