Destins croisés des médias traditionnels et nouveaux aux Etats-Unis : l’information à tout prix ? |
Tous les printemps depuis 7 ans, dans le cadre de son « Projet pour l’Excellence en Journalisme », le Pew Research Center publie un rapport sur l’état des médias aux Etats-Unis.
Parmi les révélations de l’édition 2010 : 71% des Américains pensent que la plupart des médias ne sont pas objectifs dans leur couverture et 70% se sentent plus submergés qu’informés par la quantité d’informations qu’ils reçoivent. Avec la multiplication des sources et des médias, va-t-on vers une société d’infobésité ? Existe-t-il des passerelles entre les différents médias pour les rendre complémentaires ? Comment monétiser les contenus à l’ère du « tout gratuit » ?
Cette dernière édition comporte son lot de mauvaises nouvelles et quelques lueurs d’espoir : confirmation de la morosité du secteur de la presse traditionnelle imprimée, progression du nombre de lecteurs de « news » en ligne, réactions des rédactions et leurs directions financières face à la destruction créatrice de leur business model.
A l’exception de la télé par câble, dont les revenus sont protégés par des abonnements qui sont restés stables, les recettes de tous les médias ont baissé en 2009 à cause de la baisse des investissements publicitaires. Les journaux ont été les plus touchés (-26%), suivi des télés locales (-24%), des magazines (-19%), de la radio (-17,5%), les grandes chaines de télévision hertziennes (-7%) et les médias en ligne (-4,6%).
Coté abonnements, ce n’est guère mieux. La diffusion des journaux aux États-Unis a baissé d’un quart depuis 2003. En 2009, le seul grand quotidien à gagner des lecteurs était The Wall Street Journal, qui dépasse USA Today pour redevenir le premier quotidien du pays avec 2 millions de lecteurs. Parmi les magazines, la percée de l’hebdomadaire britannique The Economist est la seule remarquée par le Pew Center. Son lectorat, à la recherche d’un regard différent et d’enquêtes approfondies, dépasse d’ailleurs largement les îles de Grande-Bretagne et s’internationalise. Parmi les bonnes nouvelles, l’audience de la radio est restée stable et l’érosion de l’audience des JT des grandes chaînes de télé a ralenti en 2009.
Étant donné le contexte, il n’est pas étonnant que les budgets, et par conséquent les équipes, des rédactions aient été amputés et que 14 journaux et 76 télés locales aient changé de propriétaire en 2009. Le prix payé par l’agence de presse Bloomberg pour acheter le grand hebdomadaire BusinessWeek ($5 millions en cash + la prise en charge de $32 millions de dette) en dit long sur les gagnants et les perdants dans le secteur à nos jours.
Les médias en ligne semblent mieux tirer leur épingle du jeu. Tous les jours, 60% des Américains obtiennent au moins une partie de leurs informations par Internet. Et si leurs éditions papier perdent du terrain, les sites web des quotidiens ont en revanche vu leur lectorat augmenter de 14% en 2009.
Malgré ces succès les médias en ligne se posent, eux aussi, la question de la rentabilisation de leurs équipes de rédaction et de leur contenu. Comment faire payer l’information, qui coûte cher à produire ? D’autant que, d’après le Pew Center, 80% du trafic vers des sites de news se concentrent sur le top 7% des 4 600 sites étudiés, soit à peine 20 sites phares. Or, les deux-tiers de ces 20 sites sont liés aux médias traditionnels comme le New York Times, Washington Post, Time magazine, CBS News, CNN, etc. Ces rédactions peuvent éventuellement jouer la complémentarité bi-média print + online et mutualiser les coûts, alors que les pure players du web sont bien seuls dans la tempête.
Les mécanismes de paiement pour les informations en ligne ne sont encore très au point, ni très bien vus : seuls 35% des lecteurs disent avoir un site de news préféré et, sur ce nombre, seuls 19% seraient prêts à continuer à visiter ce site s’il fallait payer l’accès au contenu. Par ailleurs, 79% des lecteurs en ligne cliquent « rarement ou jamais » sur une publicité. La rentabilisation n’est donc pas évidente dans une culture des contenus gratuits. Une fois de plus, The Wall Street Journal reste l’exception : la « bible des businessmen » a su avant tout le monde faire payer son contenu et reste à ce jour le seul grand journal en ligne rentable.
Ainsi, les destins des médias « traditionnels » et « nouveaux » sont plus liés qu’il n’y parait. Selon le Pew Center, cette recherche commune de rentabilité va finir par provoquer des partenariats entre eux. Reste à définir les bases de leur collaboration : financière, synergies bi-média entre le print et le web, mais également en termes de règles sur la qualité des contenus et ce qu’il est acceptable de publier. Ces constats et interrogations sont tout à fait valables pour les médias du monde entier.
Pour aller plus loin :
- Le Huffington Post né il y a à peine 5 ans rattrape l’audience du New York Times, attire investisseurs et annonceurs.
- Le magnat de la presse Rupert Murdoch, qui possède entre autres le Wall Street Journal mais aussi le Times, le New York Post et le Sun, veut faire payer l’accès aux contenus en ligne et provoque des débats mouvementés.
- Le Nieman Lab s’interroge : une expérience « payez selon votre envie » pourrait-elle fonctionner pour l’information ?
- Un débat aura lieu le 20 juin prochain à Paris sur les financements innovants pour la création numérique : mécénat, souscription, micro-paiement…
- Spot.us, un système de financement de reportages et d’enquêtes par souscription (il existe un petit-frère français : Glifpix).
- Un site proposé par le Pew Center à suivre de près : le projet Journalism Online lancé par l’entrepreneur Steve Brill (fondateur entre autres de la chaîne américaine « CourtTV » devenue depuis peu « tru TV »).






15 juin 2010 à 2:07
J’ai l’impression que l’on retrouve les mêmes tendances au sein du paysage médiatique européen. Encore une fois, le phénomène est apparu plus tôt et est plus poussé aux Etats-Unis.
Le paiement de l’accés au contenu en ligne va probablement se généraliser progressivement, notamment en raison de la “déception” causée par la publicité on line sur les sites d’information. Le business model pensé originellement ne fonctionne pas . Là encore, les médias européens évoluent plus ou moins identiquement.